Projet Mémoire et Citoyenneté 2025-2026 — Lycée Jean Moulin, Les Andelys

Cette année scolaire, le lycée Jean Moulin a porté un projet pédagogique d’une rare ambition : emmener des élèves de première et de terminale sur les chemins de la mémoire, de Cracovie à Paris, pour les confronter directement à l’histoire de la Shoah, de la déportation et du terrorisme contemporain. Un projet porté avec passion par Mmes Adeline Berthet et Martine Seguela, ainsi que M. Fabien Rault, qui ont su mobiliser leurs élèves autour d’une question fondamentale : comment construire une mémoire collective dans notre société ?

Un projet ancré dans notre territoire

Le point de départ de ce projet n’est pas anodin. Le lycée Jean Moulin est implanté aux Andelys, dans l’Eure, à quelques kilomètres seulement d’Ecouis — ce village normand où, le 6 juin 1945, 426 enfants juifs rescapés du camp de Buchenwald furent accueillis dans un préventorium géré par l’OSE (Œuvres de Secours aux Enfants), à la demande du général de Gaulle. Ce lien entre l’histoire mondiale et le territoire local est au cœur du projet : comprendre que la grande Histoire s’est aussi jouée ici, à côté de nous, et que cette proximité nous oblige.

C’est dans cet esprit que les enseignants ont construit un parcours mémoriel complet, articulé autour de plusieurs temps forts étalés sur toute l’année scolaire, mêlant sorties pédagogiques, rencontres avec des témoins, travaux artistiques et participation à des concours nationaux.

Janvier 2026 : le cinéma comme première porte d’entrée

Tout commence le 27 janvier 2026, Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah, avec la projection de La Liste de Schindler de Steven Spielberg au cinéma des Andelys. Ce film, qui se déroule en grande partie à Cracovie, plonge les spectateurs dans la réalité du ghetto, des camps et de la Shoah à travers le destin d’Oskar Schindler et des Juifs qu’il a sauvés. Pour beaucoup d’élèves, c’est une première confrontation émotionnelle avec des images fortes, une préparation nécessaire avant les étapes suivantes.

Mars 2026 : le voyage à Cracovie et la visite d’Auschwitz

Du 4 au 6 mars 2026, une vingtaine d’élèves s’envolent pour Cracovie avec leurs enseignants. Trois jours intenses, organisés comme un parcours mémoriel progressif.

Jour 1 — Le musée de Galicie. Dès l’arrivée, les élèves visitent le musée de Galicie, consacré à l’histoire et à la culture des Juifs de cette région d’Europe centrale. Une introduction indispensable pour comprendre qui étaient ces hommes, ces femmes et ces enfants avant que la machine nazie ne les broie.

Jour 2 — Auschwitz. C’est le cœur du voyage. La journée entière est consacrée à la visite guidée du complexe concentrationnaire et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau : le camp d’Auschwitz I le matin, avec ses blocs, ses vitrines d’objets confisqués aux déportés, ses couloirs de photographies, sa chambre à gaz et son crématorium ; Auschwitz-Birkenau l’après-midi, avec son immensité écrasante — 175 hectares —, ses voies ferrées, ses baraques en bois, les ruines des chambres à gaz dynamitées par les nazis en fuite.

Le soir, de retour à l’hébergement, les élèves sont invités à coucher sur le papier ce qu’ils ont ressenti. Textes en prose ou en poésie, lettres à un déporté ou écrites à la place d’un déporté, dessins, bandes dessinées : chacun trouve la forme qui lui convient pour exprimer ce que les mots ont du mal à contenir.

Jour 3 — L’usine Schindler et le ghetto de Cracovie. La dernière journée est consacrée à la visite de l’emplacement du ghetto de Cracovie et du musée aménagé dans l’ancienne usine d’Oskar Schindler. Une scénographie remarquable, fondée sur des objets du quotidien, des journaux et des documents personnels, qui donne à voir l’histoire de Cracovie et de ses habitants — polonais et juifs — pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’ils ont écrit à Auschwitz

Les textes produits par les élèves après la visite des camps témoignent d’une maturité et d’une profondeur saisissantes. Zoane Fougeray écrit : « Aujourd’hui, j’ai réalisé que l’humain peut commettre l’inimaginable et qu’il faut agir, car aujourd’hui encore les discriminations, l’exclusion et la haine hantent notre société. » Antoine Pilon, lui, interpelle directement l’humanité : « Face à chaque dérive, chaque injustice, chaque situation qui trahit tes principes, tu dois t’élever et dénoncer. » Jade Traina choisit la poésie pour dire l’indicible, évoquant « une envie de colère, de tristesse et de dégoût » face aux traces laissées dans les chambres à gaz par ceux qui savaient qu’ils allaient mourir. D’autres, comme Luka Garnier, ont imaginé une série de lettres fictives d’un déporté à ses parents, du ghetto jusqu’à la libération du camp — un exercice d’empathie historique d’une grande justesse.

Ces textes, ainsi que des dessins comme celui de Crystal Saintier, ont été lus et présentés lors de la soirée de restitution du 8 juin.

Mai 2026 : Paris, mémoriaux et témoins vivants

Le 4 mai : mémoriaux et rencontres à Paris

La sortie parisienne du 4 mai prolonge la réflexion engagée à Cracovie en posant une question différente : comment la mémoire s’inscrit-elle dans l’espace public ? Comment une société rend-elle hommage à ses victimes ?

Le jardin mémoriel du 13 novembre. Inauguré pour commémorer les attentats terroristes du 13 novembre 2015 qui firent 132 morts à Paris — au Stade de France, en terrasse et au Bataclan —, ce jardin conçu par la Ville de Paris avec les associations de victimes offre un espace de recueillement sobre et puissant. Les blocs de granit symbolisent la dureté des attentats et des vies brisées ; la végétation changeante au fil des saisons rappelle que la vie continue. Les élèves ont analysé les choix architecturaux et paysagers, réfléchissant à ce que signifie inscrire durablement une tragédie dans l’espace urbain.

Le Mémorial de la Shoah. Situé dans le quartier du Marais, au cœur de l’ancienne communauté juive parisienne, le Mémorial de la Shoah remplit une triple mission : préserver la mémoire grâce aux archives du Centre de Documentation Juive Contemporaine, commémorer en offrant une sépulture symbolique aux victimes, et transmettre l’histoire. Les élèves ont découvert le mur des noms — 76 000 noms de Juifs déportés de France, dont 11 400 enfants, gravés dans la pierre — et la crypte où reposent des cendres provenant des camps d’extermination. Un lieu qui impose le silence et le recueillement.

La rencontre avec Katy Hazan et David Perlmutter. L’après-midi est consacré à deux rencontres exceptionnelles à l’OSE. Katy Hazan, historienne agrégée et docteure, auteure des Orphelins de la Shoah, présente l’histoire de cette association fondée en 1912 qui, pendant la guerre, permit de sauver 6 000 enfants de la déportation, et qui, en 1945, prit en charge les enfants rescapés de Buchenwald, dont 426 furent accueillis à Ecouis.

Puis vient le moment le plus intense de la journée : la rencontre avec David Perlmutter, né en avril 1937 à Lodz en Pologne, l’un des derniers enfants de Buchenwald encore en vie. Il raconte comment, à cinq ans, une gifle de sa mère lui a sauvé la vie lors de la liquidation du ghetto de Piotrkov — sa mère, dirigée vers la gauche, vers Treblinka, lui ordonnant de rejoindre la file de droite, celle des travailleurs. Il raconte Buchenwald, la libération par les Américains le 11 avril 1945, la mort de son père trois jours avant cette libération, et enfin l’arrivée en Normandie, à Ecouis, le 6 juin 1945 — là où il a, dit-il, « redevenu un enfant ». Une rencontre qualifiée d’exceptionnelle par tous ceux qui y ont assisté.

Le 22 mai : des survivants du Bataclan au lycée

Le 22 mai, c’est au lycée Jean Moulin lui-même que la mémoire vivante s’est invitée. Marie et Sébastien, deux survivants des attentats du Bataclan du 13 novembre 2015, sont venus témoigner devant les élèves, grâce à l’Association Française des Victimes du Terrorisme. Ils ont raconté cette soirée avec une précision et une humanité bouleversantes — les bruits, les odeurs, la peur, les choix à faire en une fraction de seconde — sans haine, sans désir de vengeance, avec une force de vie remarquable. Leur venue a été couverte par la presse locale, L’Impartial et Paris Normandie, témoignant de l’impact de cette initiative au-delà des murs du lycée.

Une participation aux concours nationaux

En parallèle de ce parcours, les 70 élèves de terminale ont participé au Concours National de la Résistance et de la Déportation (CNRD) 2026, dont le thème — La fin de la Shoah et de l’univers concentrationnaire nazi. Survivre, témoigner, juger (1944-1948) — était directement en lien avec le voyage en Pologne. 10 d’entre eux ont été primés en préfecture le 10 juin 2026. Des élèves ont également participé au Prix de la Mémoire et du Civisme André Maginot.

La soirée de restitution du 8 juin 2026

L’ensemble de ce travail a été présenté au public lors d’une soirée de restitution le 8 juin 2026, organisée en quatre temps : présentation du voyage à Cracovie, projection d’une vidéo sur le camp d’Auschwitz réalisée par les élèves eux-mêmes, lecture de textes écrits après la visite par dix élèves, et présentation de l’histoire des enfants de Buchenwald et du témoignage de David Perlmutter.

Un projet rendu possible grâce à de nombreux soutiens

Ce projet n’aurait pas été possible sans la mobilisation de nombreux partenaires qui ont contribué à financer le voyage en Pologne : la Fédération Nationale André Maginot et l’association Le Souvenir Français (associations du monde combattant), la Ville des Andelys, la Direction de la mémoire, de la culture et des archives, et l’association des parents d’élèves FCPE. Que tous soient chaleureusement remerciés, ainsi que toute l’administration du lycée.

Ce projet Mémoire et Citoyenneté restera, pour tous ceux qui y ont participé, une expérience fondatrice. Comme l’écrit Aïssetou à l’issue du voyage : « Ce voyage unique a renforcé mon projet d’orientation. Je veux travailler dans une ONG impliquée dans le droit international ; je veux agir et condamner la haine partout dans le monde. » C’est peut-être là la plus belle réussite de ce projet : avoir convaincu de jeunes citoyens que la mémoire n’est pas une affaire du passé, mais un engagement pour l’avenir.